avant-propos




Ceci est la mise en ligne d'un texte quasi fini (possibilité d'évolution intrinsèquement limité.) Au-delà de la mise en ligne progressive de l'ensemble du texte (selon l'humeur de l'auteur), les principales évolutions proviendront de l'usage de liens hypertexte insérés dans les différents chapitres.

Ce faisant, toute nouvelle image, vidéo ou site ayant de près ou de loin un lien avec le sujet (le bus) de ce blog sont les bienvenus. Merci.

Prologue






Toujours le pied gauche d’abord. Ensuite le pied droit. Le geste gagnant pour marcher dans le hall de l’immeuble : la sortie des vestiaires. Passée la porte d’entrée, la mise en condition : le positionnement des écouteurs, la sélection du CD, le rangement du baladeur dans la poche, le cartable ou le sac. Allumage, lancement de la plage musicale … Le tempo est donné. Un pas allègre me guide jusqu’à l’arrêt du bus.

Interlude musical : « Tout est bon dans le son ! » La musique adoucit les mœurs, raffermit les cœurs, fait s’envoler les esprits. Alors que se mettre dans les oreilles le matin ? De quoi fut fait la veille ? Le sommeil fut-il bon ? On nous a rebattu les oreilles avec la musique d’ambiance, celle qu’on écoute dans les supermarchés entre deux messages subliminaux vantant une lessive. La musique d’ascenseur, la « musak » ! Si jamais un producteur lit ce livre, j’aimerais lui faire passer le message suivant : voilà longtemps que je prends les transports en commun tout en écoutant de la musique. Il y a là un créneau à prospecter : il faut offrir aux usagers des compilations ciblées : « matin pluvieux », « journées ensoleillées en perspective », « je roule vers un gros contrat », « je commence un nouveau travail », « derniers jours avant les vacances » … Il faut lancer la « bus-sique », l’atmosphère guillerette, apaisante ou revigorante des transports en commun.

Bon.

La marche à suivre est la même chaque jour. L’équipage est prêt, il ne reste plus qu’à rejoindre la monture :

Quelques mètres à peine le long du trottoir et je me campe au sommet d’escaliers abrupts dominant la rue où se situe mon arrêt. L’accès à ce lieu me permet d’avoir une vue supérieure de l’avenue par laquelle transite mon bus. De ce fait, je suis en mesure de savoir si l’un d’eux me passe sous le nez. L’intérêt étant d’avoir un premier timing de ma journée : serai-je en avance ou très en avance au bureau ? le second intérêt étant de savoir s’il y aura beaucoup de monde à l’arrêt. Attitude de starlette ! Je prends la ligne très en amont et il n’y a guère plus de deux arrêts avant le mien ! Détour par chez le libraire pour les nouvelles du matin, achat du quotidien, pour en lire les pages culture, voire politique ou international. Mais surtout me donner envie d’une exposition, d’un livre ou d’un nouvel album … S’en suit l’approche de l’arrêt proprement dit, l’appréhension des premiers regards croisés, l’observation de mes concurrents directs. À cette heure précise et matinale s’instaure le premier rapport de forces auquel je suis confronté. D’autres suivront, mais à cet instant, il me faut composer avec ces « autres », ne rien laisser paraître, donner le change, prendre pied sur le trottoir ou m’écraser et reculer de trois pas par rapport aux premiers venus, la tête définitivement inclinée sur mes souliers.

Qu’importe, il me faut ma place. Je m’explique. Ma ligne est composée de bus à soufflet, à double longueur. Je monte dans la deuxième partie – arrière – du véhicule. Et là je me plante dans l’espèce de box en face de la porte, l’espace entre les fauteuils. Je me tiens volontairement debout, je ne commence pas mes journées, assis. Je me cale à un angle d’où je peux regarder devant moi, lire mon journal ou, en cas de grande affluence, je me tourne vers la vitre et tire la langue aux passants. Plus généralement, je choisis délibérément de faire face à mes contemporains usagers du même transport que moi. Je m’approprie ces gens, je les fais miens comme autant de personnages de romans. Si tant est que je fixe chaque immeuble du parcours, j’essaye alors d’y lire les amours perdues, les décisions prises en ses murs, voire l’implacable silence qu’y s’en dégage. Je trace ma route, en un mot qui résonne comme cent, avec l’aisance du briscard rôdé à ce genre d’exercice.

Il faut dire en guise de préambule que j’ai une grande connaissance des transports en communs terrestres. Déjà tout petit, je me rendais à l’école grâce à un car 53 places spécialement affrété pour mon établissement scolaire. Mon père nous lâchait sur la place du village et nous attendions patiemment ledit véhicule avec envie, oui envie parce que nous allions retrouver nos camarades et vivre une première récréation qui se prolongerait dans la cour de l’école. Puis vers l’âge de 10 ans, j’ai changé d’établissement. Plus lointain et non desservi par une ligne de bus régulière. Alors ce fut ma première infidélité aux transports en commun. Mon père et ma mère se relayaient pour nous emmener ou venir nous récupérer. Et le plaisir n’était plus là. Le trajet silencieux. Le second sommeil le matin, les questions embarrassantes sur le déroulement de la journée sur le trajet du retour … Quatre années moroses. Alors, au bout de deux ans, de guerre lasse, j’ai craqué. Et j’ai sauté le pas. Je fuguais régulièrement entre midi et deux heures pour aller prendre un bus direction la ville en fraudant, quitte à faire les choses dans les grandes largeurs ! Prendre le bus en cachette pour un gosse de 12 ans, c’est une véritable aventure : Braver les contrôleurs, éviter d’être ramené à l’école, ne pas croiser à proximité de l’établissement un surveillant ou un enseignant, revenir à l’heure.

Et puis, mes parents m’ont fait un immense cadeau : changement d’établissement avec trajet en bus régulier de la maison jusqu’à l’établissement situé dans la grande ville ! Et là, non plus un car scolaire mais un vrai bus : avec coupon d’abonnement mensuel, horaires réguliers, arrêts fréquents … Responsabilités !

S’en suivit une brève période de vanité au volant d’un véhicule personnel – période jugée hors-sujet.

Mon arrivée à Paris m’a permis de renouer avec un amusement découvert à Londres et testé dans d’autres métropoles : le métro. Fendre la ville dans un tuyau. Rencontrer tous ces gens aux destinées si éloignées de la mienne, m’imprégner de leurs attitudes et de leur paraître, comme un ethnologue, voilà de quoi pigmenter mon quotidien de cadre sage et propre sur lui. Mais n’être plus un touriste en goguette, user quotidiennement la même ligne et découvrir les vrais inconvénients des transports souterrains ont eu raison de mon amusement enfantin : j’ai abandonné le métro, privilégiant la marche à pied et le taxi autant que faire ce peut. Il aura fallu un nouveau déménagement dans un charmant quartier parisien pour redécouvrir un plaisir perdu : prendre le bus. D’une traite, sans changement, de chez moi à mon bureau et vice-versa. J’ai renoué avec les saisons : les départs embrumés des matins automnaux, la fraîcheur appréciable des débuts de journée en été. Suivre arrêt après arrêt la mode vestimentaire. Et surtout j’ai retrouvé le plaisir d’observer mes contemporains une main en l’air, tenant la sacro-sainte poignée en plastique.

Mais alors pourquoi ne suis-je pas devenu chauffeur de bus ? Oui, pourquoi ? Parce que j’aime être conduit ! Quitte à conduire, je préfère avoir une voiture ! Et surtout, l’intérêt de la chose est son caractère épisodique. Comprenez, je prends le bus presque tous les matins et tous les soirs, ce qui emplit environ une heure dans ma journée. Le reste du temps, ou plutôt durant l’intervalle d’une douzaine d’heure, je ne pense pas à cette expérience (puisque je l’écris !). Je suis un honnête travailleur qui remplit son quota de productivité avec zèle. Et le soir, c’est avec joie, malgré la foule que je me laisse ramener chez moi. A ces moments-là, j’ai tout le temps de m’adonner au plaisir de scruter la faune et la flore qui compose les transports en commun. Le point de vue d’un chauffeur sur les transports en commun est certainement beaucoup plus prosaïque. Et il faut regarder la route avant tout. Où sont d’ailleurs ces prescriptions d’antan : « Il est interdit de parler au chauffeur » ?

Alors je me laisse conduire, sans autre forme de majesté. Je prends quotidiennement ma juste place dans la masse. Le transport en commun apporte une forme d’humilité, de respect envers l’autre quand on ne verse pas dans l’aigreur trop humaine. Nous ne sommes pas des numéros, nous sommes des tickets. Et j’ai parfois l’irrésistible envie de me tenir devant la porte et d’accueillir mes contemporains d’un sourire et d’une poignée de main compassés, pour le dire : « oui, nous y sommes, vous et moi, dans le même bain ou plutôt le même véhicule communautaire. Bienvenue !» Mais j’ai passé l’âge d’être pris pour un imbécile heureux ou un importun sans une solide raison. Alors je me range sagement à ma place et quand elle est prise, je ne fais pas les gros yeux en fixant l’usurpateur. Je cherche une autre miette d’espace vital et me range bien docilement à l’endroit qu’ont bien voulu me laisser mes amis les usagers. Je ne les en remercierai jamais assez.


Montmartre - 7:54.







Le narrateur.


Check-list : tenue adéquate, papiers, portefeuille, clés, monnaie, baladeur, différents CD et, in fine, le vade-mecum, le viatique : le ticket de bus.

Alors peut commencer la grande, inaugurale et initiatique aventure du quotidien : le voyage en transport en commun. Chaque jour des millions d’êtres se retrouvent confrontés à cette mutation qui de locataires, de propriétaires, d’amants ou de mariés les transforme en professionnels. Les modalités sont variables : bus, métro, train de banlieue, funiculaire, tramway … Qu’importe, l’expérience vécue et ses finalités sont les mêmes.

A ce stade, je présente mes excuses à ceux qui se rendent au bureau par un moyen de transport propre. Je suis désolé, mais je ne m’adresse pas à eux. De toute façon j’ai parfaitement et sainement ciblé mon lecteur : on ne lit pas au volant tout en conduisant.

Je me lève tôt le matin et chaque jour procède selon le même rituel. Toilette, café, salle de bain, penderie, salon … Chaque étape servant à ma reconstruction inlassable et récurrente. Le week-end ou les vacances n’échappent pas à cette imprégnation. Il manque pourtant un élément primordial à la prise de conscience matinale de mon humanité, mon individualité, ma citoyenneté : la confrontation première avec mes congénères. Et comme beaucoup d’entre eux, cette confrontation passe par le transport en commun. Il existe bien quelques palliatifs : la porte de l’immeuble tenue à la voisine, la salutation du commerçant, l’amabilité échangée avec un préposé à la voirie ; tout cela reste par trop fugace. Il faut le passage obligé, minuté et sacralisé du déplacement délégué. Car conduit par un autre, on a tout loisir de mettre un point final au cérémonial matinal dont le but est d’être. On peut se révéler sur un champ de bataille, un terrain sportif, devant l’autel d’un lieu religieux. On peut plus prosaïquement se révéler chaque jour dans un bus. C’est mon sentiment. Ne vous sentez pas obligés de le partager. On pourrait me rétorquer que je me révèle à moi-même tous les matins devant la glace en me rasant. Oui, mais j’ai beau inspecté, je ne vois jamais personne derrière moi dans le miroir en train de me regarder me raser. Il me faut ce passage par le bus pour devenir, une journée entière, un citoyen et prendre ma place dans la société.

Je n’échapperai pas à une séance de psychologie à la petite semelle pour jour de grève des transports : Le bébé prend conscience de son individualité par la découverte de son propre corps ainsi que l’acquisition du mouvement. C’est en avançant à quatre pattes, que le nourrisson appréhende son environnement composé de succession d’espaces peuplés d’entités vivantes, mobiles et volubiles qui par analyse ne sont pas lui, donc sont les autres.

Je suis tous les matins ce nourrisson. À la différence que mes compétences professionnelles sont largement plus aiguisées que les siennes et que je dispose d’un savoir minutieusement acquis me permettant – au débotté – de différencier sur une seule image Alain Delon dans « le Samouraï » de Jean Pierre Melville de Chow Yun Fat dans « the Killer » de John Woo (période hongkongaise, bien entendu), prouesse dont le nourrisson est incapable.

Nonobstant, je partage avec ce petit être si adorable le même parcours initiatique. Chaque matin, je reconstruis mon individualité et, dans ce dessein, je fais montre de toute mon acuité pour appréhender et maîtriser mon corps dans un premier temps, mon environnement par la suite. Le bus, selon ce processus, fait office de parachèvement de cette initiation matinale en tant qu’il me confronte aux autres dans un espace délimité.

Ainsi est posé mon sujet : le bus n’est pas seulement un moyen de transport. C’est aussi et surtout un révélateur d’humanité d’autant plus pertinent et efficace qu’il est utilisé de bonnes heures dans le déroulement des obligations sociales inhérentes à tout être vivant en société.

Pour ma part, j’ai la chance, bien qu’habitant et travaillant dans une métropole d’avoir un déplacement matinal fortement réduit et simplifié. Un bus me prend au pied de chez moi et me dépose près de trente minutes plus tard à quelques mètres de mon bureau. Sans que cela ait été prémédité. Le hasard fait parfois bien les choses. Premier constat : si je devais changer d’habitation ou d’emploi, la localisation serait prise en compte en termes de modalités de transport et surtout de durée. Un exemple : je n’accepterai jamais d’aller travailler à la Défense. La raison en est simple. Allez une seule fois à une heure de pointe à la station de métro RER de la Défense, vous comprendrez aisément la motivation de bon nombre de suicides. D’ailleurs le lieu-dit devrait être rebaptisé : Paris la Déprime. Face à ce spectacle, je ne comprends pas qu’un « tour-operator » n’ait pas encore eu l’idée d’installer une tribune pour y placer des touristes et tous les matins, à 8 heures 25 lancer un show digne de Broadway : « la prise d’assaut des tours infernales » ! Robert Hossein devrait se pencher sur le phénomène pour donner un peu de lyrisme à ce mouvement de foule. Il pourrait même s’associer avec Cunnigham par exemple et nous réaliser un épique ballet. Tenez, le mime Marceau serait bien en peine de nous parodier les gestes précis autant qu’instinctifs du cadre ou de la secrétaire se rendant à son bureau via un dédale de couloirs à rendre hystérique n’importe quel Thésée sceptique …

Non, j’ai le privilège de sillonner placidement la rive droite, du 18ème au 8ème en passant par la place de Clichy, les grands boulevards et le bas des Champs Elysées. Je me balade aux côtés de mes contemporains, tranquillement calfeutré par des écouteurs distillant de la bonne musique et un journal plutôt bien écrit, voire un livre.

Et surtout, j’ai l’intime conviction chaque matin de faire un nouveau voyage. Entendons nous bien, le trajet en bus peut être qualifié de voyage en tant qu’il me permet d’aller d’un point à un autre. J’effectue un tout autre voyage : je vogue vers un lieu défini, via un chemin inconnu. Et jusqu’à l’arrêt fatidique, et quasiment immuable, je suis un temps un autre, assez paradoxalement, bien que me construisant moi-même. Sans costume, objectifs, heures de bureau. Le déplacement en vaut la chandelle, il est un jeu, chaque matin recommencé quelque soit la fatigue, le manque de sommeil ou l’absence de motivation. Un fois composté le billet et pris position dans le transport : la valse du petit matin commence.

Fermons cette parenthèse, il est l’heure d’aller se confronter à tous ces acteurs involontaires du quotidien et partager avec eux dans un geste chrétien une tranche de vie.



Lamarck - Caulaincourt - 8:07.





Aparté : "Here comes the Double-Deckers" (alias "Autobus Impérial" était une série anglo-américaine du début des 70's présentant une bande de joyeux garnements vivant des aventures à l'intérieur d'un Bus anglais désaffecté et transformé en camp de base.





Chris and Debbie.

NDLR : Pour des soucis de compréhension, la conversation qui suit a été traduite.

- Tu vois, j’avais eu raison de nous lever si tôt. Il va faire super beau. Chouette ! J’ai tout préparé, on descend avenue Montaigne pour regarder les boutiques, ensuite on aura les Champs-Elysées, pour nous, toute la matinée : c’est très pratique, il y a un Mac Do juste en haut de l’avenue. Et puis cette après-midi, on avisera … Mais j’aimerais bien que ce soir, on dîne à Montmartre … Tu as vu, j’ai bien fait de choisir ce petit hôtel à Montmartre, il est si mignon et puis c’est là qu’ils ont tourné le film si joli qu’on a vu à la salle d’art et d’essai, tu te souviens ? Zut, je ne retiens jamais ces titres étrangers … « Ophélie Leu-Païne » ou quelque chose comme ça …

- Ouais, ton hôtel, il est bien mignon, mais c’est digne de Faulkner ! Merde, c’est hyper archaïque : il n’y a pas le câble sur la TV, j’ai pas Bloomberg ! Et même pas Internet … C’est vraiment pas terrible. Et puis ces vieux journaux sportifs imprimés sur du papier-pulpe … C’est dégoûtant ! Ils n’ont même pas de ligue de base-ball dans ce pays, pourtant il y a bien un championnat du monde, non ? Et imagine, cette nuit, j’ai cru trouvé du football, pendant que tu dormais, moi j’ai du mal sans climatisation ! Ici, ils jouent presque à poil, habillés comme des basketteurs ! Et ils n’ont pas de règles de jeu : ils courent dans tous les sens, en avant, en arrière et ils forment des espèces de pyramides humaines à tout bout de champ, à chaque fois, soit spontanément soit à la demande de l’arbitre, une punition, je crois … c’est pathétique !

- Oh dieu, regarde Chris, le vieux monsieur au fond, non ! Ne te retourne pas ! Tu as vu son costume ? il a ce drôle de chapeau si typique et puis ce sac à roulette ! c’est si drôle ! Tu crois que je peux le prendre en photo ?

- Mais tu es vraiment folle, tu veux qu’on passe pour des touristes stupides ? En Europe, les gens sont très susceptibles, tu ne lis pas les guides ? Déjà, hier, photographier ce chien en train de se soulager dans le caniveau ! Honnêtement, tu penses diffuser la photo, la montrer à tes collègues au bureau ? Succès garanti ! Regardez les filles, j’ai même la photo d’un chien français en train de faire une crotte française dans une rue française ! C’est clair qu’on ne voit pas ça à Augusta !

- Mais arrête Chris ! Tu es stupide ! Ce n’est pas la crotte qui m’intéressait mais la posture du chien devant le bâtiment officiel, avec le garde dans sa petite maison ! C’était drôle !

- Au fait, tu ne voudrais pas retourner voir Spiderman, j’ai vu qu’au grand cinéma sur la place il le jouait en version originale ? C’est quand même un pays dont toute l’industrie est tournée vers le tourisme : passer les films US en version US pour que les touristes américains puissent aller dépenser leur argent dans leurs cinémas, c’est pas bête …

- Attends ! Il n’y a pas que le tourisme ici ! Et la cuisine, et la mode, et l’art !

- Ouais ! tout ça c’est pour les touristes ! La preuve, ils ont des restaurants pour tous les types de touristes : indiens, arabes, italiens, russes … Tu n’as pas vu sur la place en face du cinéma la Steak House ? C’est marrant ! Ces anciennes colonies reconnaissent toujours la suprématie de ceux qui leur ont donné l’indépendance !

- Non ! La France n’était pas notre colonie ! C’était l’Angleterre, je crois …

- Ouais enfin, mon père m’a bien expliqué qu’ils sont restés un certain temps en France après la dernière guerre ! Pour aider les gens à reconstruire le pays ! Et l’aide Marshall ? On leur a tout donné pour repartir du bon pied, avec des bases saines !

- C’était un juste retour des choses ! Les Français nous ont aidé pour notre indépendance ! On leur a même donné la Louisiane en reconnaissance ! Et des terres au Canada !

- Ce qui prouve bien qu’ils sont arriérés pour se contenter de marécages !

- Tu es vraiment méchant ! Ce sont des gens biens ! Regarde toutes ces constructions grandioses ! D’accord, ils ne parlent pas bien du tout l’anglais et ils sont très durs à comprendre, mais quand même, ils font beaucoup d’efforts pour essayer de se mettre à notre niveau : c’est le vieux monde ici, ils avaient des empires comme les aztèques et ils ont tout perdu !

- Ok ! Ben la prochaine fois, on prendra un taxi-brousse pour aller se promener ! – Il a éclaté de rire, de ce rire si typiquement américain – En tout cas, tu ne me ramèneras pas à ce marché sous les arcades du métro ! Mon dieu, vendre des produis frais non emballés dans ces conditions ! Ces Français sont inconscients ! Ces produits ne sont même pas traités, je suis sûr ! J’espère que les restaurants de la ville ne se fournissent pas là ! En tout cas vu l’âge des clients, ça doit être un service social ce marché ! Et ce bus ! ils sont obligés dans un bus si long de mettre aussi peu de sièges ?

- Tu n’avais qu’à pas rester éveillé toute la nuit ! Oh regarde cette toute petite voiture noire ! Ils laissent rouler les enfants sur la route ? C’est dangereux …


Le narrateur :


Quoi de plus affligeant, à une heure aussi matinale que d’écoper sans autre forme de procès des élucubrations de touristes en perdition dans notre bus ?

Desproges a raillé le chauffeur de taxi avec brio. Descendons en flammes et à sa mémoire les nuisibles du transport en commun.

Si j’étais un fervent du métro, je fustigerais les innombrables mendiants qui viennent dès les premières heures de l’aube vous malmener les tympans avec des histoires à faire pâlir une chanteuse réaliste voire détruire chez vous les dernières onces d’amour pour la musique tzigane en massacrant un standard de Piaf sur un accordéon à bout de souffle. Heureusement, je prends le bus et évite ce genre de désagréments matinaux qui déclenchent à la longue un ulcère, à coup sûr.

Alors qui ou quoi ?

Je vais vous le dire et attendez-vous à ce que je sois très méchant. Évitons cependant la malveillance :

Je ne vais pas conchier les retraités qui se baladent aux heures de pointe, surtout le matin et empiètent sur un espace désespérément vital, à notre insu, nous les actifs. Tout comme ils monopolisent les queues à l’Administration ou à la banque exactement à l’heure où vous avez pu vous libérer pour y aller. Non, ces gens ont droit à un emploi du temps équivalant au nôtre. Avoir des horaires, ça leur donne l’impression d’exister, encore un peu. Il ne faut pas leur en vouloir d’essayer vainement de se dégager le pied déjà pris dans la tombe. Tenez, le matin dans le bus. Ils sont déjà là, avant vous. Prêts à partir vers nulle part alors que vous serrez contre vous votre porte-documents, votre sacoche, votre cabas … Il ne faut pas leur en vouloir : les vieux dorment très mal et très peu la nuit. Tout gérontologue le sait et pourrait vous l’expliquer. La peur du noir, assimilé à la mort, le manque d’activité dans la journée, la sieste insistante et à toute heure … Un cercle vicieux qui pousse notre petit vieux à se lever avec les poules, volatiles matinaux s’il en est ! Non, il faut céder avec compassion sa place aux petits vieux. Car enfin, nous sommes tous des vieux en puissance. Nous, aussi, un jour prochain, nous attendrons fébrilement appuyé sur une canne l’arrivée du bus. Nous monterons avec peine et lenteur dans le véhicule en sentant dans notre dos les soufflements d’exaspération de nos covéhiculés . Nous offrirons à cet entourage motorisé une image difficilement soutenable de la décrépitude humaine.

Sur le même créneau horaire si j’étais odieux, je pourrais décrier les obèses qui avec le même ticket que vous, acheté le même prix, s’attribuent une place bien plus importante sans que personne ne puisse faire quoi que ce soit. Sauf les pousser violemment vers la sortie, chaque fois que la porte s’ouvre – au risque de blesser un ou deux usagers attendant patiemment sur le trottoir. La présence dans un tel véhicule de ces personnes est totalement inadéquate : L’espace dans un bus est vertical, hormis les places assises (qui entre nous soit dit on été conçu par des ingénieurs ne dépassant pas 1m65 et guère plus d’une cinquantaine de kilos …). L’obèse, lui, tient plus de place en horizontalité qu’en verticalité. Il dénote dans l’ordre des choses. Il est donc très difficile de manœuvrer autour d’un obèse. Mais ce genre de propos est des plus insultants : l’obèse est souvent quelqu’un de malade. Il peut souffrir de dérèglements alimentaires alors que vous êtes vous-même bien portant et maîtrisez un tant soit peu votre hygiène alimentaire, surtout vous mesdames, sinon, pourquoi tous ces magazines se feraient un devoir de vous rappeler quel jour attaquer le régime de l’été ?

Dans le genre accaparement indu de l’espace vital, on pourrait avantageusement caser la poussette ! Ainsi que la mère et le marmot qui vont avec … Je me cale dans mon petit réduit, fier comme Artaban, briqué comme un sou neuf et voilà une odieuse roulette qui vient ruiner le cirage de mes souliers ! Et comment descendre une fois coincé derrière cette chose infâme ! Et les jours de pluie, vous vous ramassez toute l’eau accumulée sur l’engin !

N’est-il pas officiellement demandé aux promeneurs avec poussette de plier leur engin avant de prendre un transport en commun aux heures de pointe ? Si ! Le fait d’avoir un enfant en bas âge exempte de tout civisme ? C’est un peu fort ! Rappelons que des places assises sont réservées aux femmes enceintes. Qu’elles fassent donc preuve de gratitude une fois l’enfant pondu ! N’est-ce pas ? Vous partagez mon point de vue ? Alors pourquoi pas un seul n’aide une de ces chères mamans à replier sa poussette, ou à tenir l’enfant pendant qu’elle le fait ? Pas un ne se donne la peine d’un petit coup de main ! Vraiment, ça confine à la pire mesquinerie !

Par décence, nous avons éliminé les vieux, les obèses, les poussettes … Reste quoi ? les personnes véhiculant des odeurs nauséabondes ? les mômes braillards ? Les pipelettes ? Les importuns qui vous parlent sans raison, pire, vous prennent à témoin ? Les chauffeurs qui écoutent NRJ plein tube ? Les contrôleurs, oui surtout les contrôleurs, qui n’ont rien de mieux à faire que de s’extasier sur votre photo d’identité ou de s’esquinter les méninges sur la date de validité de votre titre de transport ? Et tous ces imbéciles qui circulent seuls dans leur voiture et génèrent des embouteillages, tout ça pour faire quelques malheureux kilomètres entre chez eux et leur lieu de travail alors qu’ils pourraient prendre les transports en commun !

Alors qui ? Qui peut-on donc railler ?

Mais vous ! oui, vous ! Et moi aussi puisque j’écris ! Mais quelle est donc cette malveillante attitude qui veut qu’on se moque forcément de son prochain, d’autant plus facilement qu’on ne le connaît pas ! Vous n’avez donc pas honte ? Vous ne ressentez aucune gêne ? Vous êtes là, prêts à vous gausser de la première victime que je désignerai du doigt.

La malveillance, le dénigrement de l’autre est l’attitude de défense première de l’usager du bus. Simplement parce que toute personne montant dans le bus se sent – mathématiquement – en infériorité par rapport aux autres usagers. Ce qui m’exaspère d’autant plus que je suis persuadé que le lecteur, à ces mots, pensent évidemment comme moi que la courtoisie rendrait bien des transports en commun plus que vivables.

Danrémont - 8 :10.



Janine.

- Aujourd’hui poster le coupon pour l’assurance scolaire de Benjamin. Et puis appeler la mairie pour les animations pour les petits. Et il faut sérieusement qu’on parle de la literie. Faut la changer ! J’espère que Christelle a résolu son problème de vacances, je ne vais pas encore me sacrifier cette année. Elle pourrait se caser comme tout le monde ! Et ne pas nous faire supporter ses changements de Jules en adéquation avec les changements de lunes : « tu comprends, Jacques ne peut pas partir avec moi cette semaine, il est avec ses enfants au Lavandou. Si tu savais comme sa femme lui mène la vie dure ! » … Étonnant ça que sa femme lui mette des bâtons dans les roues, de quoi se plaint-elle ? Son mari lui a fort généreusement rendu sa liberté au plus bel âge en la laissant avec trois enfants, un revenu quasi-nul et des crédits à tire larigot … Tout ça pour s’envoyer une secrétaire de direction dont l’horloge biologique fait éclater les tympans de tout imprudent tentant d’avoir une conversation avec elle ! Décidément, l’ingratitude féminine est sans borne !

- Non mais ! Et puis c’est d’un commun de se faire planter à la quarantaine une fois que monsieur est bien installé dans son boulot de cadre supérieur. Que les traites de la voiture et de l’appartement sont presque toutes payées. Que les enfants ne font plus leurs dents … Je ne peux pas pensé que cette épouse imprévoyante ne s’y soit pas préparé ! C’est un comble ! Qu’elle laisse donc son mari s’amuser un peu, c’est la moindre des choses que d’offrir à son homme une bonne petite récréation à l’âge où il se sent le plus vulnérable !

- Et moi, si Paul me trompait, ou pire me quittait ? Crever les pneus de la voiture ? Stupide ! Je risque de la récupérer dans le partage ! Lui déchirer tous ses costumes ? Bazarder sa collection de vieux films de gangsters ? Appeler sa mère ? Son patron ? Sa maîtresse ? Oui, la meilleure défense, c’est l’attaque ! Appeler sa maîtresse très froidement, calmement et la remercier ! Lui vanter tous les mérites d’un homme qui prend le plus grand soin de lui et de ses affaires, qui s’affale tous les samedis et dimanches devant la télévision. Qui éclate de rire à l’idée d’aller à une exposition ou dans un musée. Qui conçoit comme très romantique d’emmener sa compagne au pizzaïolo du coin ! Mon dieu, mais j’ai vraiment toutes les armes pour le descendre en flammes ! Oui mais je ne lui dirai pas comment il s’occupe de ses enfants, comment il passe des heures à jouer avec sa fille, les soirées passées sur les problèmes de math de Benjamin. Sa volonté attendrissante de s’afficher devant eux comme un homme responsable et capable ! »

- Bon dieu ! Qu’est-ce qu’il pue ! Il est à peine huit heures et il sent déjà la transpiration ! Oui, toi ! C’est toi que je regarde avec dégoût ! Mais il n’a pas de femme dans sa vie ? Quelle question ? Ça se voit instantanément ! – « Vous verrez mon fils sait tout faire, je lui ai mené la vie dure quand il était jeune ! Il sait même repasser ! » - Tu parles la belle mère ! Heureusement qu’il sait repasser ses chemises, sinon il ne pourrait pas apprécier mon travail !

- Et l’autre imbécile au bureau : « Janine, vous savez, vous devriez vous mettre plus en valeur ! vous êtes une belle femme et en plus vous rencontrez souvent des clients … » Il veut quoi ? Que je me mette en minijupe avec chemisier bien échancré ? Je pourrai aussi m’asseoir sur les genoux de ses clients pendant les négociations commerciales !

- C’est définitivement insupportable ! Je vais devoir me trimballer avec une bombe désodorisante ou un masque de chirurgien ! Il doit soulever des poids avant de prendre le bus pour sentir autant la transpiration ! Au pire il peut rentrer de suite chez lui en s’exclamant « J’ai eu une dure journée de labeur ! » Pourvu qu’il travaille en extérieur ! Mon dieu, pourvu qu’il ne se rapproche pas de moi ! Je ne supporterai pas son odeur !


Le narrateur.

L’action vient se produire sous nos yeux ébahis : La femme vient de pivoter sur son axe pour faire face à un nouveau flot de passagers. Ce faisant, son sac en bandoulière, large et remplis à ras bord est venu accrocher le passager juste à sa droite au niveau du bassin. La femme s’est retournée, interloquée de voir qu’une personne avait ainsi perturbé son bel effort physique. L’homme l’a alors regardé avec un air profondément désolé et manifestement conscient de son forfait. Le temps s’est suspendu. L’air est devenu pesant. Les protagonistes se sont dévisagés. Et l’homme a commis l’acte ultime et définitif d’expression de son ras-le-bol : Il a soupiré ! Mais pas n’importe comment, il a poussé un soupir d’exaspération !

Le soupir d’exaspération, c’est la « hola » du transport en commun. C’est un mouvement communicatif. Comme le bâillement. Si tous les usagers d’un bus soupiraient en même temps, la déflagration ferait sauter toutes les fenêtres du véhicule. Tout est dans la promiscuité. L’enfermement – parlons même d’internement – exacerbe l’animalité de l’homme. Certes, l’homme est avant tout un mammifère. Cependant, sa longue évolution artificielle – en dehors d’un écosystème préexistant et subi – peut nous laisser croire qu’il a définitivement abandonné le règne animal pour vivre au sein d’une sphère environnementale dépendant de son unique volonté. Il existe néanmoins des situations ou circonstances qui font ressortir la nature primale de l’homme. Le bus est typiquement un lieu d’échange où le cortex reptilien de l’homme est indéniablement plus sollicité que son néencéphale . Animalité, voilà l’essence de l’usager des transports en commun.

Accordons cependant à l’usager du bus une essence romantique : l’homme est intrinsèquement bon. Il peut l’être, seul, en couple, ou en comité restreint et sélectif. En revanche, confronté à d’autres en nombre ingérable, oppressant et empiétant sur son espace vital, l’homme (re)devient bestial. Le soupir d’exaspération est à l’expression de l’homme au milieu de la foule ce que la grenade est à l’armement individuel : l’onde de choc est incontrôlable, ça sert en toute occasion, surtout pour se frayer un chemin et, en définitive, cela est censé faire place nette ! De facto, le soupir d’exaspération recouvre un spectre insondable d’expression :

- Soubresaut déstabilisant du bus ou freinage intempestif : soupir,
- Bousculade d’un tiers : soupir,
- Station prolongée dans un embouteillage : soupir,
- Refus de laisser sa place à une personne prioritaire : soupir,
- Apparition d’un landau à une heure de grande influence : soupir,
- Touristes étrangers piaillant lourdement pendant que vous vous concentrez sur votre lecture : soupir …

On pourrait continuer la liste à l’infini.

A bien l’observer, l’usager du bus reflète la dichotomie « spencérienne » du comportement animal : civisme et xénophobie.

Présupposé premier : le civisme chez l’usager du bus est induit. Il est provoqué. Il est une résultante d’un acte de xénophobie. Explication : en cas de conflit, l’usager va rechercher autour de lui des témoins, des soutiens. Il va tenter d’agréger ses semblables : retraités avec retraités, costumes avec costumes, jeunes avec jeunes. L’instinct de meute. Un peu comme le babouin qui crie envers la troupe pour la prévenir du danger et surtout espérer que d’autres babouins viendront s’agréger à lui et repousser l’ennemi. Eugène Marais aurait abandonné la morphine, s’il avait pu étudier le comportement de l’usager du bus plutôt que les singes ou les fourmis du Transvaal.

Reste la xénophobie : le rejet instinctif de l’autre, l’étranger. L’état défensif face à celui qui a l’outrecuidance de prendre le bus au même moment que notre usager-sujet d’étude. Veuillez prendre note : notre sujet esseulé n’articule rarement plus de deux ou trois borborygmes lors de son passage dans le bus. Il perd de même tout sourire en franchissant la séparation entre le sol et le bus. A ce stade, un parallèle peut être fait avec le piéton : le refus de regarder l’autre. Cette attitude est amplifiée dans le bus par deux paramètres :

- Un, nous sommes dans un lieu confiné et fermé,
- Deux, sauf à tous regarder par les fenêtres, le sol ou le toit du véhicule, nous sommes forcés de regarder quelqu’un.

D’où, le regard à la sauvette qui peut se transformer en « regard ping-pong » si notre sujet a le malheur de regarder quelqu’un qui le regarde et qu’en détournant le regard rapidement, il tombe sur quelqu’un d’autre le regardant aussi. On applique alors la théorie des dominos : notre sujet est amené à regarder un nombre croissant de personne, d’autant plus s’il bouge la tête. En effet, le plus sûr moyen de ne pas être regardé dans un bus est de rester immobile. Si vous bougez, vous perturbez forcément l’espace visuel d’un autre. Vous générez un ensemble de ricochets inconscients qui pousse instinctivement l’autre à lever la tête dans votre direction dès que vous croisez la sienne. On peut ressortir épuisé d’un trajet en bus, voire les cervicales en compote. Que faire ? Réussir à coller son nez contre une vitre et mater ostensiblement l’extérieur ? Être assis ou debout fixant immuablement le sol ? Voyager en groupe et discuter entre soi ? S’acheter une voiture ou une moto ? Parler seul à voix haute et passer pour un être dérangé ? Ou pire : sentir mauvais pour que tout le monde se détourne de vous …

Quelque soit l’attitude adoptée, nul ne peut se déparer du risque d’être abordé, accosté, pour peu qu’il n’ait pas l’air d’avoir tué père et mère. Nous sommes dans un bus.

Apprenons plutôt à vivre en société. L’utilisation des transports en commun dénote un irrémédiable manque de structuration. N’importe quel artiste conceptualiste ou tout néophyte zélé en logistique serait prompt à imaginer une organisation géométrique de l’occupation d’un bus : segmentation, quadrillage, alignement, juxtaposition, superposition, rationalisation du rapport entre la distance à la porte et la proximité de l’arrêt de chaque usager. Arrivera-t-on à nous réduire à des poules en batterie ?

Si ça ne tenait qu’à moi, j’imposerais à tous en montant un sujet de discussion courante. Et tout le monde serait tenu de prendre part à la discussion ou de se taire en acquiesçant consciemment. Le bus est trop grand, ceux de l’arrière ne pourraient entendre ceux de l’avant ? Tout cela tournerait à la cacophonie ? Qu’importe, nous ferions deux sessions.

Exemple :

- Ceux de l’avant : « Mettez en commun vos expériences quotidiennes et essayez d’en tirer une hygiène de vie applicable à tous pour le plus grand bonheur individuel ».
- Pour ceux montant à l’arrière : « Est-il possible de conduire son existence sans aucune once de spiritualité ? Et si non, laquelle prôner ? ».

On commencerait le lundi, on intervertirait les jours suivants, ou bien un grand thème par semaine (pour que chacun puisse avoir la possibilité de prendre la parole et surtout de réfléchir avant de la prendre.) La société de transport ou la municipalité nous fournirait des scrutateurs qui prendraient note des échanges et en feraient la synthèse. Et le tout serait consigné régulièrement dans une publication fournie aux usagers des transports en commun. Imaginez : « Les usagers de la ligne 106 ont décrété que la vision romantique de l’essence de l’homme était en inadéquation totale avec l’étude comportementale de l’être humain et que par là elle devait être rejetée de toute réflexion dans les sciences humaines ». Ou encore : « Les passagers de la ligne 53, après quinze jours de discussion fort animée ont décidé de consacrer chacun une heure par semaine à s’occuper d’une personne âgée dépendante dans leur quartier. Un comité d’organisation se réunira samedi prochain chez Madame Reverdy pour mettre en place les planifications auprès des personnes âgées retenues. Rappelons que Madame Reverdy a été élue démocratiquement par l’ensemble des usagers lors d’un vote clos à l’arrêt Convention Vaugirard. »

Voire : « Suite à une prise de parole véhémente et brillamment argumentée de Monsieur Mandrin, retraité de la fonction publique (le chauffeur ayant dû arrêter son véhicule Place du Trocadéro), les usagers de la ligne 22 ont décidé sur le champ de signer une pétition et de la faire circuler sur l’ensemble du réseau. Leur revendication est la remise en circulation des bus à terrasse chaque été et afin de permettre à qui le désire de circuler au grand air ! »

Il faudrait aussi prévoir un affichage sur les flancs du bus, en dessous des plaques signalétiques du bus afin d’annoncer aux usagers ainsi qu’aux autres les sujets en cours, du type :

« Dans ce bus, nous discutons actuellement de la symbolique du singe, de la carpe et de la tortue dans la culture chinoise. »

Délaissez cet ouvrage une seconde et regardez les usagers qui vous entourent … Vous ne pensez pas que le trajet serait nettement plus agréable si vous pouviez à votre aise discuter de tout et n’importe quoi avec d’autres personnes d’horizons totalement diverses mais néanmoins vos voisins, pour la plupart ?

Qui n’a jamais considéré les transports en commun comme une perte de temps ?

Revenons à un communautarisme de bon aloi ! Prenons conscience de notre voisin ! Apprenons à nous connaître ! Partageons, échangeons que diable ! Et pour les réfractaires : des bus spéciaux, rouges écarlate.




Place de Clichy – 8:20.









Le narrateur et la lectrice de “Nous Deux” .


Cette femme est une icône métaphysique. Elle est toujours assise à la même place à l’aller. Je n’ai pas la chance de la voir sur son trajet de retour. Mais mon agnosticisme me pousse à croire qu’elle est aussi assise à la même place, sans pouvoir me l’expliquer bien sûr. D’autant plus qu’elle est douée d’ubiquité. Tout à fait ! Elle est présente sur toutes les lignes de bus de France et de Navarre à la même heure, chaque matin. À ce point, j’entends les ricanements. Il est facile de dire que l’on rencontre les mêmes genres de personnes dans les transports en commun. Je ne le nie pas. À peu près toutes les classes socioprofessionnelles sont présentes dans un transport en commun et chacune répond à ses propres codes d’identification, sinon elle ne serait pas classifiée ! Et le premier code, c’est le style vestimentaire : l’employé de banque en costume gris clair en polyester (si possible chemise « criarde » jaune, rose ou saumon.). L’enseignant âgé, universitaire sûrement, en velours et pieds-de-poule vieilli et informe. L’étudiante déguisée en retour de Katmandu, certainement à pieds, vues les couleurs passées …

Non, ici, il n’est pas question de signes extérieurs ou d’extension signifiante type cabas, besace ou petits chiens en laisse. On est face à un phénomène démultiplié. Il faut prendre le temps de la regarder.

Elle est assise à une place unique de couloir. Elle est voûtée. Arc-boutée sur son journal, lui-même posé sur son vieux sac noir, en faux cuir passablement élimé. Elle porte un gilet de laine blanche écrue ou pastel (plutôt dans les mauves) sur une robe à fleur. Elle est rousse, auburn, enfin une coloration artificielle quasi indéfinissable. Elle a un physique plutôt poupin. Elle est souvent rougeaude d’ailleurs. Elle passe son temps à faire des allers-retours entre son magazine et les autres usagers. Vous la visualisez ?

Mais surtout elle lit. Elle lit assidûment un roman-photo. Vous savez ces vignettes mal cadrées et de couleurs surexposées ou s’étalent la vie trépidante d’Evelyne dont le cœur balance entre Alain, son mari et Gérard, le beau Gérard qu’elle croise à l’envi au bureau, sur le palier ou chez le boucher. Et surtout, il y a Chantal, celle qu’Evelyne prenait pour sa confidente et qui semble avoir des vues sur son mari. Chienne de vie !

Notre lectrice entre allègrement par effraction dans les vies de tous ces personnages inanimés. Elle les scrute, invisible mais assise aux premières loges du déchirement intersidéral dans lequel sont tombés les protagonistes du drame historique qui se déroule sur des kilomètres de papier glacé.

Vous avez déjà regardé un roman-photo ? Le ridicule des situations. L’air figé des personnages. L’intrigue forcée et usant de grosses ficelles pour éviter au lecteur de s’apercevoir que ladite intrigue brille par son absence ? Tout cela est grotesque et semble si faux qu’il devrait pousser tout lecteur normalement constitué à ricaner dès la deuxième bulle … Cependant, avez-vous noté comme les lieux et les personnages étaient familiers à force d’être communs ? Non ? Vous n’avez jamais fait attention ou même lu un roman-photo ?

Alors prenez le temps un jour de le faire et si vous êtes doté d’une intelligence égale ou supérieure à la moyenne, vous allez être vraiment troublé de vous apercevoir que c’est votre vie que le journal dévoile effrontément à votre insu et pour le plus grand bonheur de ses lecteurs ! Vous ne me croyez pas ? Il est clair que ce n’est pas vous en photo ni les lieux ou les gens que vous fréquentez. C’est encore plus sournois, tout a été masqué, travesti pour mieux vous endormir. Et pourtant tout est là : le collègue de bureau vantard. La voisine en embuscade sur son palier ou derrière les rideaux de sa cuisine, l’amie de votre compagne trop envahissante. L(e)a be(au)lle inconnu(e) que vous croisez tous les jours (dans le bus, Cf. chapitre « la guest star »). Et le pote toujours de bon conseil, et la secrétaire érotomane … Oui, ils sont tous là et il révèle aux autres vos incertitudes, vos faiblesses, vos turpitudes. Pourquoi croyez-vous qu’il y ait toujours des gens dans le bus pour vous scruter à la volée, l’air inquiet ou méfiant ? Simplement parce qu’ils vous ont reconnu, et par là même, se demandent si vous avez aussi fait le rapprochement. Ils savent lire entre les lignes eux. Et la faute à qui ? Le magazine ? Non, le faute est imputable à la lectrice qui a fait entrer dans le bus l’ouvrage maléfique. Car si elle le lisait sur son lieu de travail, il n’y aurait aucune importance, elle n’est pas dans la même société que vous. Tout du moins ne le savez-vous pas.

Mais là, elle emprunte le même bus que vous. Elle est au milieu de connaissances communes : tous les autres usagers. Et elle porte la discorde entre vous. Pourquoi devrait-il savoir que vous entretenait une liaison – certes platonique – avec votre voisin(e) de palier ? Il est normal qu’ils vous regardent avec un regard réprobateur : vous vivez en couple et malgré cela, vous trompez honteusement votre conjoint(e).

Maintenant, regardez-la bien cette charmante femme rondouillarde. Elle sourit la plupart du temps. Je vous arrête tout de suite, elle ne se moque pas de vous. Au pire, est-elle condescendante … Non, elle est heureuse, voilà tout. Elle tient entre ses mains la vie d’autres. Et elle la parcourt à loisir. D’ailleurs, cela fait plusieurs jours qu’elle revient sur la même page, vous savez, celle où votre conjoint(e) et vous-même êtes en train de vous engueuler copieusement sur la destination des prochaines vacances aoûtiennes … Elle se nourrit de ces vies d’autant plus aisément qu’elle a voué sa vie à ces indiscrétions. Elle-même n’a plus de vie, et depuis longtemps. J’ai une vie. Vous avez une vie. Votre passage dans ce bus est le simplement prétexte à rejoindre un lieu de travail, un être cher ou simplement la possibilité de vous rendre au marché. Il nous arrive des évènements plus ou moins plaisants. Nous considérons ces phénomènes provoqués ou subis comme autant de séquences composant notre vie. La lectrice e Nous Deux a consciemment abdiqué sa vie, bien qu’elle en ait une, comme vous et moi. Simplement, sa vie, à l’image du transport dans lequel nous nous trouvons est déléguée.

Cela mérite explication :

La lectrice subit son existence sur un mode quasi-automatique afin de se consacrer pleinement à l’étude de la vie des autres. Et spécifiquement, à la vie de ceux qui ont une vie sans commune mesure avec celle qu’elle refuse de regarder : la sienne. Cette attitude prend corps dans son appétit vorace à se rassasier de lectures dites « people » et d’émissions de télé-réalité. Mes origines campagnardes me poussent à formuler une comparaison animalière : à l’image de la pie attirée par tout ce qui brille, la lectrice est fascinée par toute existence clinquante.

Je sens mon lecteur vouer au mépris cette petite femme désemparée et perdue, noyée dans le grand maelström mécanisé qui rythme son quotidien à commencer par son trajet matinal … Quelle erreur ! Honte sur vous ! Faites preuve de pénitence, baissez donc la tête et fustigez vous, intérieurement, silencieusement, religieusement. Ainsi contrit, levez donc les yeux avec révérence sur cette petite femme. Vous prenez conscience ? Cette femme est une déesse ! Une démiurge ! Un être divin. On abat des centaines d’arbres à tour de bras pour lui permettre d’assouvir sa curiosité malsaine. On lui dévoue des centaines de pigistes et stagiaires pour contenter son appétit d’anecdotes. Des armées de diplômés de grandes écoles commerciales s’échignent à faire fructifier les milliards qu’elle épargne ou qu’elle dépense. Et Dieu merci, nous ne sommes qu’en France et non aux Etats-Unis ! Là-bas, un battement de ces faux cils fait trembler tout le pays ! Non, elle n’est pas une parmi des milliers, représentante d’une caste qui faisait vibrer Valéry Giscard d’Estain . Non, elle est unique ! Il n’y en a pas deux. Le consensus né depuis l’après-guerre en a fait l’élue. Elle a l’air dépassée. Oubliée par le nouveau millénaire. L’ère des nouvelles technologies l’a laissé sur le carreau ? Que nenni. Elle est une déesse, élevée au rang suprême, placée sur le socle indéboulonnable du sommet de notre société.

L’enfant roi ? Le cadre supérieur au pouvoir d’achat croissant ? Non !

La ménagère de plus ou moins cinquante ans. On parle d’elle tous les jours à la télévision, elle a même envahi la presse écrite, elle est devenue une tendance-étalon. Elle travaille ou non … Qu’importe, elle dirige tout. Elle gère notre société de A à Z. Elle s’occupe de son ménage dans tous les sens du terme : l’habitation, la sustentation, la progéniture. Elle décide de l’éducation, des vacances, de l’équipement, des fréquentations …

Et vous, vous regardez l’air goguenard votre matrice qui prenait ce bus bien avant vous et y sera encore après votre mort.

Notre société est née matriarcale. Elle le redevient à grand renfort de publicités, d’informations, de concepts économistes …

On me rétorquera que les publicités mettent en avant de belles et jeunes femmes à des années-lumière de notre lectrice un peu flapie, fripée, frappée d’une certaine sur pondération … Et alors. Elle est le schéma primitif. Elle est la chrysalide de la future lectrice du vingt-et-unième siècle. Regardez la : Elle fait des U.V. Elle s’est inscrite dans une salle de gym. Avec son bougon de mari, elle part au club Med s’adonner aux joies de vacances ludiques et pleines d’activités physiques. Elle va bientôt conquérir la beauté et la jeunesse infinies. Et là, messieurs les phallocrates, les machos, nous entendrons sonner le glas de nos prérogatives masculines. Elle nous aura dépouillé de tous nos apanages. Il ne nous restera plus que le rôle de modèles pour d’innommables romans-photos. Nous serons relégués à la vile activité d’amant consort, vidés de toute substance séminale par une médecine acquise à la cause de notre lectrice et qui lui fournira sans passer par la case « spermatozoïde » des clones de lectrice !

Quoi ? Je délire ? Je suis on ne peut plus conscient. Je ne passe pas mon temps dans le bus à me laisser porter. J’observe, je consigne. Je vous rends mon constat. On rigole, on badine et pendant ce temps, le monde tourne autour de quelques mètres de papier glacé et deux agrafes.


La lectrice a gagné. Et le bus avance.





Bucarest-Europe ... Interlude






Petit amusement à la manière de Jack Kerouac ...


- Ca va Dany ?

Aujourd’hui, Dany avait l’air vraiment à côté de ses pompes. Enfin, Dany n’avait jamais l’air vraiment présent ou concerné par tout ce qui l’entourait. Mais aujourd’hui, il semblait totalement à l’ouest.

- Ouais, ça va. Cool. Peinard.
- Tu vas à la Fac là ?
- Ouais. Chier …
- T’as raison Dany ! ouais, c’est chié la Fac ! Tous ces types en costume de vieux qui veulent faire de nous de bons citoyens et des travailleurs consciencieux ! La claque mec ! Faudrait tout brûler ! Comme en 68 ! Ouais ! Ils avaient fait une teuf à tout casser à l’époque ! Le délire complet !
- Ouais. Enfin, la Fac elle est toujours là … Ils ont pas dû la brûler comme il faut alors …
- T’as raison Dany ! Faut recommencer tout à zéro ! Révolution ! Révolution ! Le délire !
- Ouais. Le délire …

Dany semblait préoccupé par quelque chose mais manifestement, il ne voulait pas en parler. Et moi, j’osais pas le questionner parce Dany avait toujours cet air étrange et absent et franchement ça n’était pas engageant.

- J’ai pris le PC1 la semaine dernière. Jeudi.
- Cool Dany !
- J’ai vu Clara. L’ex de Vinc’ …

Dany me fixa droit dans les yeux comme s’il me transmettait un secret. Il avait lâché le nom magique : Vinc’.

Vinc’, enfin Vincent, c’était LE mec à la coule. Une référence. Le mec qui connaissait le mieux le réseau. Le mec qui repérait les contrôleurs plusieurs arrêts avant qu’ils montent. Le mec capable de sauter par une fenêtre du bus en marche ! Il traînait souvent à la Gare porte d’Orléans. Il tenait pour ainsi dire des conférences là-bas sur les différentes lignes de bus parisiens parce qu’ils les avaient tous pris. Il était jeune Vinc’, enfin plus vieux que nous pas pas bien plus. On m’avait dit qu’il était plus ou moins mécanicien, d’autres disaient qu’en fait il était électricien ou qu’il posait des clims … En tout cas, il bossait en intérim et refusait toute mission plus loin que la Petite Ceinture … Et il faisait toujours en sorte d’aller au taf en bus. Enfin, Vinc’, il bossait parce qu’il fallait bien manger et surtout se faire payer la Carte Orange. Mais son grand kiff à lui, c’était de sillonner Paris en bus. Moi, je l’avais même suivi un été où il avait pris un bus touristique à étage et qu’il avait fait le clown devant les touristes étrangers tout le long du trajet. Il paraît même qu’il organisait des pique niques sur les plate formes supérieurs des bus à touristes … Ou des parties la nuit, je sais plus … de toute façon, Vinc’, c’était le nom qu’on disait entre nous avec beaucoup de déférence. Parce que Vinc’, c’était une pointure.

- Ah ouais ! Clara ! Cool ! Elle est toujours aussi canon ?
- Ouais. Enfin, elle en mène pas large depuis que Vinc’ l’a plaquée …
- Et Vinc’ ? tu l’as vu dernièrement ?
- Non pas depuis longtemps … Et y’a de sales rumeurs sur son compte …
- Merde. Délire ! des rumeurs comment ?
- Ben des rumeurs comme quoi il aurait lâché la rampe. Il paraîtrait même qu’il aurait suivi une fille en province et qu’il se serait installé dans une petite ville … Un trou quoi !
- Non ! Attends ! Pas Vinc’ ! Pas lui ! J’peux pas le croire ! Le mec, il a pas pu renier son statut de roi des usagers ! Pas un mec cool comme lui !
- Ouais. Mais il paraît qu’il se serait fait choper pour des amendes non payées et qu’il aurait préféré aller se mettre au vert … Ca va faire un sacré vide et puis du boucan aussi quand tout le monde va savoir qu’il n’est plus sur les lignes …
- Tu l’as dit ! C’est quoi l’intérêt du bus, si tu sais que tu risques plus de croiser le King ! Le Vinc’ ! J’me souviens un fois, c’était en été, il attendait à un arrêt au bout de l’avenue Rapp. Y’avait des contrôleurs dans le bus qui finissait leur vérif’ quand on est arrivé à l’arrêt où il était. Et pour épater une fille, il est monté par l’arrière, d’un bond, comme un chat et il a attrapé la barre en haut des marches et avant que les portes se referment et que les contrôleurs le voient, il a virevolté autour de la barre et s’est propulsé en-dehors du bus avec lenteur, en fixant bien les contrôleurs … Putain la classe qu’il avait ! Merde ! Tout le monde a été scotché et, lui, il a salué comme au théâtre au moment où le bus a redémarré … Et la fille elle était restée sur le trottoir à le regarder, il l’avait tué sur ce coup-là ! Trop fort le Vinc’ !
- I’ paraît que son père était chauffeur de bus et qu’il avait été viré parce qu’il avait eu un accident bourré. Et c’est pour ça que Vinc’ voulait jamais payer son titre de transport … Même s’il avait une Carte Orange payée par sa boîte d’intérim … Il l’avait jamais sur lui.

J’étais vachement secoué par ce que venait de m’apprendre Dany. J’en ratais même mon arrêt. Mais ça n’avait plus d’importance … J’arrivais pas à m’imaginer le Vinc’ casé avec une petite, en province, avec des gosses peut-être … et si même un jour il s’achetait une voiture ? C’était la fin quoi ! Ou peut-être qu’il s’était cru incompris. C’est comme ça les vrais artistes.



Bucarest – 8 :22






Le narrateur.

J’ai fait un rêve cette nuit : Je montais dans le bus comme à l’accoutumée. Je prenais position dans mon carré VIP et je m’apprêtai à ouvrir mon journal quand j’aperçus un lecteur de mon livre. Il souriait. Je le regardai discrètement et en tirai une certaine fierté. Je revenais finalement à mon journal quand nous arrivions à un nouvel arrêt. Et là, j’apercevais trois personnes attendant le bus en lisant mon livre. Au moment de monter dans le bus, elles s’échangèrent plusieurs regards de connivence, le sourire en coin.

Les trois personnes allèrent s’asseoir sur la rotonde à l’arrière et se mirent à discuter ouvertement :

« Et vous en êtes où du livre ? »

« Je viens de finir le chapitre sur la fille, la star hollywoodienne … Très drôle ! »

« Ah ! Vous n’avez pas encore lu le passage sur le rêve, c’est délirant ! Ca donne envie même ! »

« Ca donne envie de quoi ? »

« Euh, je ne veux pas vous enlever le plaisir de découvrir ! Vous verrez vous-même ! Mais moi, je suis prêt à tenter le coup ! »

A ce moment-là, une personne âgée assise devant nos protagonistes se retourne et se met à chuchoter à leur intention :

« Vous avez vu, la lectrice de Nous Deux est là ! »

« Où ça ? »

« Ben à sa place, comme d’habitude ! Regardez, elle est inratable, là, devant sur la droite … »

« Et l’écrivain, il est où , » Intervient une dame sur la gauche.

« Comment ça l’écrivain ? » Reprend un des trois jeunes.

« Oui, l’écrivain ! J’ai entendu une interview de lui. Et il racontait qu’il n’avait pas choisi cette ligne par hasard parce qu’en fait il la prend tous les matins et tous les soirs ! Donc en fait, si ça se trouve, il est dans le bus, maintenant ! »

A ces mots, les cinq personnes se mettent à scruter en direction de la porte arrière et balayent l’espace compris entre la porte et la vitre opposée. Dieu merci, je suis caché par un grand garçon pourvu d’un walkman. Je m’écrase un peu plus dans mon journal. Les cinq personnes se regardent en silence, puis dans un geste commun regarde à nouveau le grand garçon et lui décoche un sublime sourire d’acquiescement, sous entendant : « nous savons ! ». Le garçon est bien élevé, il leur rend leur sourire et retourne à sa méditation transcendantale d’avant examen.

Sur ce, la dame reprend la discussion :

« Vous savez, j’ai une amie qui circule quotidiennement sur la ligne de métro 1, Château de Vincennes – La Défense. Elle m’a dit que tous les matins, il y avait quantité de personnes lisant ce livre. Il paraîtrait même que la maison d’édition de ce livre aurait demandé à l’auteur d’écrire une version adaptée au métro : il voudrait lancer une collection spécialisée sur des histoires se passant dans les transports en commun ! »

« Et bien, je pourrais en raconter des histoires sur le Métropolitain – renchérit le vieux Monsieur – Je l’ai pris pendant plus de trente ans ! Mais c’est vrai, le bus, c’est moins impersonnel, moins bondé et surtout c’est terrien, pas souterrain !»

Sur ce, tout le monde se sourit et continue la discussion sur les sujets les plus hétéroclites qu’ils soient. Par inadvertance, je laisse alors tomber mon journal que j’étais en train de plier. Me baissant pour le ramasser, je remarque ce vieil homme si bizarre qui se tient à mes côtés et dégage une mystérieuse aura. Il m’est difficile de ne pas le regarder au risque d’ouvrir à coup sûr la boîte de Pandore. Et pourtant je le regarde du coin de l’œil en me redressant. Il me regarde, c’est bien ma veine.

Sans même que j’ai le temps de me détourner de lui, il m’attrape l’avant-bras et me confesse à demie voix :

- Je l’ai vu. Enfin, j’en ai vu une ! Je vous le jure ! Je l’ai approché et j’ai pu l’observer sur cette ligne. Là, à l’endroit même où vous vous tenez !

- Et quoi donc Monsieur ?

- Mais une oie blanche, Monsieur. Et pas une oie ordinaire ! Une oie blanche perlée. Un vrai collier de perle ! Une oie des beaux quartiers … Jeune, à peine nubile !

- Ô joie, Monsieur !

Je ne sais si je dois me moquer de lui ou lui exprimer de but en blanc mon indignation face à sa violation de mon espace vital. Au vu de son regard, j’ai bien peur que toute forme de protestation même bruyante ne le laisse impassible. Cet homme, manifestement, se croit investi d’une mission. Le ton empressé de sa voix le laisse supposer :

- Parce que j’ai vu de la pimbêche … De la poule, de la vieille dinde. Du volatile déplumé. Mais là, elle était encore duveteuse, apeurée, comme tout juste échappée de l’élevage ! Mais avec du pedigree, pas du volatile de batterie, avec la bague certifiant l’appellation d’origine contrôlée, oui Monsieur !

- Et malheureusement, vous n’aviez ni fusil ni collet sous la main, pas même une poignée de bon grain pour tenter de l’amadouer et l’attraper à la volée … Chienne de vie !

- Braconnage que tout cela ! Monsieur, j’ai mes principes et je ne m’assois pas dessus, même à califourchon ! Et puis ça manque de fourrés ces bus, comment se poster ?

- Vous avez donc laissé ce petit animal découvrir seul son destin. Un beau geste au demeurant.

- Mais s’il n’y avait que cela Monsieur. J’ai parcouru de nombreuses routes dans un bus. Et j’ai pris part à bien des mystères, j’ai même lancé plusieurs carrières. Enfin, une fois que j’eus arrêté la mienne. Il faut savoir passer le flambeau, un jour.

- Car Monsieur fut une star des transports en commun ? Voilà donc pourquoi votre visage me semblait familier …

- Ne cherchez pas à me flatter, vous n’avez pas connu cette époque glorieuse où chacune de mes apparitions soulevait les applaudissements des usagers. En revanche, vous avez dû entendre certaines de mes célèbres tirades reprises par bon nombre d’admirateurs, si j’ose dire. Par exemple : « Encore un pas en arrière et nous serons fiancés, mademoiselle » lancé à la cantonade aux heures de pointe. Ou « Ben mon colon, y’a une ambiance à déconner aujourd’hui ! » et bien entendu : « L’été dans le bus, on transpire en commun ! » Vous voyez ?

- Bien sûr, Monsieur. Quel usager ne connaît pas ces classiques-là ?

- Détrompez vous. Si j’ai arrêté, c’est que le public ne suivait plus. Malgré mes nombreuses tournées aux quatre coins de Paris, la magie a disparu et j’ai tiré ma révérence.

- Triste que cela. Puis-je me permettre une question indiscrète ?

- Faites.

- Vous viviez de votre passion d’amuseur public ou aviez-vous une activité connexe ?

- Mais c’est mon métier premier – mais aussi alimentaire – qui m’a permis de faire le show man. J’étais facteur, et j’utilisais régulièrement le bus pour faire ma tournée. J’en profitais à chaque fois pour faire mes sketchs.

- Facteur ! Quel beau métier que celui-là ! Un peu comme chauffeur de taxi, aussi.

- Oui mais faire son spectacle devant seulement un couple, ce n’est pas franchement grisant. Comme dans un ascenseur, les gens n’ont pas la tête à ça, ou alors, il faut être grivois, jouer au pince-fesse, ce n’est pas le genre de la maison.

- Et que pensez-vous de l’ergonomie nouvelle des transports en commun ?

- Vous faites bien de le souligner : trop de rigueur et d’exiguïté crispent le rire, une débauche de confort assoupit l’esprit. N’en déplaise à la modernité, ces bus à soufflet souffrent d’une très mauvaise acoustique. Il est assez difficile, étant à l’avant, d’atteindre le public au fond du véhicule. Sauf à utiliser un porte-voix ou tout autre machinerie acoustique, mais là, c’est la porte ouverte au n’importe quoi ! Tenez par exemple, il y a bien longtemps, je faisais fréquemment ma tournée avec un orchestre d’accompagnement, et bien nous nous placions toujours sur la terrasse extérieure du bus, pour ne pas gêner outre mesure les passagers. Au final, c’étaient les piétons qui en profitaient le plus. Les usagers étaient en droit de demander le remboursement de leur titre de transports, malgré la tenue de notre performance. Le monde du spectacle est un univers fondé sur de subtiles alchimies … Prenez René Frémont, le peintre de la ligne 52, malgré tout son talent, les gens n’ont jamais adhéré. Il faut dire que par grande chaleur, tout le monde était incommodé par les effluves de térébenthine. Et puis le moindre soubresaut et vous étiez maculé de peinture à l’huile ! Alors il est passé à la gouache. Malheureusement, les rares amateurs qui le suivaient depuis ses premières œuvres ont crié au sacrilège. A la fin, il en était réduit à proposer des caricatures au crayon, jusque sous les abribus ! Et pourtant, il avait de la bouteille : il avait été peintre officiel de la Marine. Qui se souvient de Marisette la funambule des caténaires électrocutée en pleine pirouettes ou de Pollux dit le Castor, chansonnier roulant de son état qui a fini portier au musée de la RATP ? Autre temps, autres mœurs, Monsieur. Voilà tout.

- Et jamais de spectacles à caractère érotique ? Tenez le 92 qui passe près des Champs et entre autre à côté du Lido et du Crazy Horse Saloon. Jamais personne n’a pensé à une sorte de partenariat ?

- Des promoteurs avides y ont songé. Mais trop compliqué. Il aurait fallu équiper les bus de rideaux, avertir l’usager avant la montée et surtout interdire les véhicules aux mineurs. Impossible, c’est un service public proposé à tous les usagers. Et je vous passe les protestations des ligues de vertu !

- Quelle épopée, Monsieur.

- Oui, quelle épopée. Une vie en somme au service du public. Vous devriez en parler dans le livre que vous écrivez. Je ne dis pas d’écrire sur moi. Je n’aurai pas cette vanité, mais vous devriez dire aux jeunes générations qui n’ont pas connu que le bus, à une époque, c’était un peu comme le plus grand chapiteau roulant du monde !

- Comment savez-vous que j’écris une histoire de bus ?

- Simple Monsieur. Ne sommes-nous pas dans votre rêve ? Je descends là. Merci de votre attention et à une prochaine fois, si vous le voulez bien !


« Le plus grand chapiteau roulant du monde ».

L’expression est amusante et empreinte d’un réalisme certain. N’était les animaux qui n’ont pas leur place dans ce type de transport, à l’exclusion des caniches savants, concurrencés certains jours par des yorkshires vibratiles. Le bus est un spectacle vivant et permanent. Paris est un immense spectacle. La vie elle-même est un spectacle permanent. Un provincial se promenant dans un bus parisien contemple Hollywood. Le bus est à l’image d’un spectacle : presque vide, il manque d’éclat ; rempli, il est forcément bigarré. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu, à une heure de pointe, un bus terne. Même l’hiver où le citadin se recouvre de toiles de couleur marine, mastic ou grise, le bus demeure « enluminé ».

Les transports en commun sont, sociologiquement, l’apanage de la « majorité silencieuse ». La majorité silencieuse, c’est cet immense creuset social où viennent se fondre tous ceux qui ont su sortir du prolétariat, du moins des classes les plus basses de notre société. La majorité silencieuse se développe ainsi sous l’œil sévère mais juste des maîtres de forge de notre société : la classe d’en haut, c’est à dire, les grands bourgeois, la classe politique (ceusses qui caressent paternellement la mèche rebelle de la France d’en bas).

On identifie facilement cette catégorie socioprofessionnelle à ce qu’elle n’a rien de proprement « identifiant ». Elle est ce qui n’est ni à droite, ni à gauche, ni en haut et ni en bas. Cette classe se définit par la négative. On en voit quelques attributs ou représentants lors de manifestations de protestation ou à l’occasion de quelque reportage sur les pratiques locales qui font le pittoresque régionalisme de notre beau pays.

Et pourtant, un bus plein, c’est très coloré. À force d’observer quotidiennement tous ces gens monter et s’empiler de l’avant à l’arrière du bus, je me dis, tout bien considéré, que je participe d’un immense jeu de Tétris. Pour les non-initiés, le Tétris est un des ancêtres des jeux de stratégies sur ordinateur. Son principe est d’emboîter de haut en bas dans un espace exigu des pièces de différentes formes et couleurs en les faisant pivoter sur leur axe pendant leur chute plus ou moins lente vers le bas de l’écran. L’assemblage parfait de ces formes les unes dans les autres permet de constituer des lignes horizontales pleines qui disparaissent au fur et à mesure de leur assemblage et donnent ainsi des points au joueur. Le but final est de faire le plus grand nombre de points avant que l’empilement n’atteignent le haut de l’écran.

Dans notre bus, la partie est relativement vite perdue. Quelques arrêts tout au plus suffisent à remplir les lieux et voir un usager venir prendre appui contre le pare-brise, la limite haute du jeu.

Reste la joie enfantine d’observer les usagers pivoter sur leur axe afin d’aligner leur cartable entre leurs deux plus proches voisins

A ce titre, l’arrêt suivant n’en est que plus exemplaire.

Saint Lazare – 8:25.







Le narrateur.


Le nom de l’arrêt en en-tête de cette partie du récit n’est pas anodin. Il est prépondérant tant dans le parcours du bus que dans ma démonstration de l’édification de l’usager en tant qu’individu par le partage avec ses semblables d’une aventure constructive :

Saint Lazare est une de ses stations à risque dans le tramage parisien des transports en commun.

Tout cela mérite une explication en bonne et due forme à l’attention de ces personnes qui ne connaissent pas ces endroits de concentration urbaine et circulatoire. Notre bus commet une halte à Saint Lazare, haut lieu des banlieusards. Gare de triage humain : aiguillage, dispatching, intermodalité train-métro-bus. Nous pourrions gloser des heures sur cet espace d’agglomération des masses laborieuses. Nous avons pris le bus en amont de cet arrêt et pour ma part il me reste encore un certain nombre d’arrêts en aval. Ainsi pour tous ceux qui sont dans la même situation, nous allons subir, là, l’effet « deuxième couche ».

Lorsque vous pratiquez un transport en commun depuis le début de ligne, vous voyez la faune véhiculée enflait au fur à mesure des arrêts, la pondération des descendants prise en compte. Très rapidement, vous priez dans votre for intérieur pour que le solde migratoire subit par le véhicule tourne à la négative afin de vous permettre, enfin, de déplier votre journal. Et pour ce cas de figure, Saint Lazare, c’est la mort du petit cheval !

Le bus s’arrête. Les regards se cristallisent sur les portes. Ceux déjà présents sont traversés par une onde d’angoisse, rapidement relayée par un soupir d’exaspération devant la crainte réalisée : L’arrêt du bus est pris d’assaut. Les portes s’ouvrent et là c’est le remake des gentils G.I. en vadrouille coréenne submergés par les vagues humaines chinoises. Le bus tourne à la bétaillère. A ce moment-là apparaîtrait Benny Goodman et son orchestre, nous pourrions rire de bon cœur devant une scène à la Marx Brothers. Tous ces gens se bousculant pour prendre place dans le véhicule. Les excroissances de type cabas, valises ou poussettes se déplacent de bas en haut au rythme du ressac. Les usagers deviennent empesés, gauches. Ils s’ébrouent, ils grognent, font mine de se repousser les uns les autres. Le bus lui-même semble tanguer sous l’effet de balancier imprimé alternativement par ceux qui sont dedans et ceux qui ne veulent pas rester dehors. Cela pourrait être effectivement drôle. Il n’en est rien. On redécouvre l’idée d’élasticité des corps, malgré soi. On apprend une nouvelle forme d’expression corporelle barbare. Franchement comme on doit se sentir perdu dans une limousine.

L’antagonisme entre l’homme et son prochain se fait des plus vifs à cet instant. Les « Reculez dans le fonds » s’opposent aux « Poussez pas devant ».

Et moi, dois-je dire que ces moments de promiscuité urbaine m’agréent plus en été qu’en hiver ? Non pas que je sois allergique à la plume d’eider qui emplit les anoraks venant s’écraser contre moi. Je préfère la mousseline, le liberty ou la soie. Et le frôlement appuyé de ces étoffes conjugué aux vibrations du moteur ont tôt fait de réjouir le cœur du jeune cadre …

A Saint Lazare, les esprits s’égarent.

À l’attention de nos amis vivant dans des petites bourgades et afin de glorifier ces hommes et femmes qui tous les jours subissent les affres de transports sans fin, je vous propose une ballade de mon cru :

La complainte du banlieusard.

« Tous les matins le même réveil,
I’ fait gris, i’fait noir,
J’me lève dans l’coltard.
Su’l’pied du lit s’fracasse l’orteil !

Chérie lève-toi, j’suis en pétard !

Eau froide et mal rasé,
Café tiède et pain beurré,

Faut que j’attrape l’omnibus pour Saint Lazare !

La journée à remplir des échéanciers.
Des objectifs, des formulaires,
La pause pour s’avaler l’ordinaire.
Deux paquets de clopes dans le cendrier.

M’ssieur le sous directeur, z’êtes qu’un pauv’ vantard !

Secrétaires et photocopieurs,
Réunion syndicale à point d’heure.

Faut que j’attrape l’omnibus à Saint Lazare ! »

Je ne sais pas malheureusement sur quel air chantonner cette ballade.



Le chauffeur.

Je suis nu sur le lit. Les draps sont froissés, lourds de nos ébats. Le seau de champagne luit sur la table de nuit. J’attrape ma coupe et savoure le breuvage à petites goulées. J’entends l’eau couler dans la salle de bain. L’air du large entre sans forcer par la fenêtre grande ouverte. Les étoiles ont pris le pas sur le feu d’artifice. Juste le temps de tourner la tête et la voilà qui réapparaît. Belle, majestueuse, le corps ceint dans un léger déshabillé dont la seule utilité est de surligner son sublime corps félin. Je l’invite à partager cet instant avec moi, à nouveau :

« Merde ! Le con, il ne peut pas le foutre ailleurs que dans un virage son bahut de livraison ! J’ai failli l’emplatrer ! »

La journée a à peine commencé et il faut que je me fasse de telles frayeurs ! J’vais avoir chaud aujourd’hui ! Mairie de Montmartre, Porte de Versailles. Paris du Nord au Sud… Marrant comme les bronzés sont au nord de Paris et les blancs-becs au sud … En revanche, les riches à l’ouest et les pauvres à l’est. Ca, ça respecte les répartitions géographiques ! Et au centre ? Le trou. Oui le trou du cul ! Holà ! Celle-là, il faut que je la sorte au dépôt !

Tout à l’heure, je me branche la radio pour les infos. Chauffeur de bus. Meneur d’hommes ! Celle-là aussi elle est trop bonne ! Assis tous les jours au volant à faire avancer la bétaillère : Bonjour Madame, bonjour Monsieur … Alors un euro trente, merci. Comment elle fait ma femme au guichet de la mairie du 13ème ? Ben comme moi, le moteur en moins ! Tiens, je me ferai bien une pause au bar-tabac … Un petit noir, un paquet de gauloises et pourquoi pas un tiercé ! Je jure que je le ferai un jour. Peut-être pour ma dernière tournée. Avec tous les potes qui m’attendent au bar, les bus garés en quadruple file le long de l’avenue : le bordel intégral et pis tous les klaxons en même temps quand je repartirai pour mon dernier trajet ! Et après ? Après plus rien. L’immobilisme. Seul à la maison. Ou je pourrai me recycler dans le transport scolaire ? Oh non, pas ça ! La punition ! Traîner à droite à gauche cinquante moutards hurlant et pleurnichant ! Qui te foutent de la boue, des miettes et du feutre partout sur les fauteuils qu’il faut nettoyer le soir en rentrant ! Tout ça pour un salaire de misère ! Ou alors trimballer des vieux en sortie, direction les Folies Bergères ou Juan les Pins … C’est sympa les vieux et puis ça laisse des pourboires … Et surtout ça ronfle tout le trajet ! Comme ça t’as l’impression de piloter un bimoteur ! Ouais mais faut faire de l’autoroute. Faut galérer sur des parkings ou devant des salles de spectacle. Faut surveiller les paquets de couches Confiance laissés par les vieux pendant qu’il se régalent de mousseux devant des filles qui lèvent la jambe.

Non ! Une fois que tu raccroches le volant. C’est terminé. Tu finis comme Jojo qui refait chaque jour le parcours dans sa Corsa. Avec un coup d’œil à chaque arrêt. Et puis tu rentres chez toi t’occuper de ton jardinet, de tes poissons ou de ta collection de timbres. Avec lecture obligée de l’Equipe. Et tu te dis que tout ça tu l’as bien mérité, après des années de bons et loyaux services, comme Rintintin ! Merde !

Si je pouvais finir gardien de square, tiens. Ca c’est la grande vie ! Un bel uniforme comme à la caserne ! Et au grand air avec que des plantes autour !

« Oui madame, c’est un Hibiscus ! D’accord, si vous voulez nourrir les petits oiseaux, vous le faites discrètement. Foutez vos miettes dans le gazon parce que si vous les mettez autour du bac à sable, les petits enfants ils sont tentés de les ramasser et de les manger ! C’est pas hygiénique, vous comprenez ! Oui, moi aussi, j’ai des enfants, mais ils sont grands maintenant, ils ne ramassent plus les miettes ! Mon aîné, il est ingénieur ! Et la dernière, on va la marier ! Bien sur madame que j’en suis fier de mes enfants, mais ça pas été facile tous les jours ! Et oui, faut être sévère mais juste, c’est ce que je dis toujours ! Oui allez madame, c’est ça, bonne journée !

Et dis mon petit, tu fais du vélo dans l’allée, pas sur le gazon parce qu’après tu vas abîmer les fleurs ! t’es avec ta maman ? C’est elle là-bas ? Ben elle est très jolie ta maman, tu dois être très content d’avoir une si belle maman ! Allez file et fais attention ! »

Mais les jours de pluie ? Les jours de mauvais temps ? Tout seul dans la guérite ! Avec une vieille radio et un litron ! A te faire bourrer le mou par les jardiniers qui te foutent des canettes de Kro plein la baraque … Et des mégots de Gitane Maïs …

Chauffeur de bus, c’est bien encore ce qu’il y a de mieux ! Surtout dans des coins comme la Sorbonne avec toutes ces petites étudiantes qui font bien les pimbêches mais c’est pas méchant parce que à part faire les hautaines, elles font quoi de leurs diplômes de lettres ou de sociologie ? Alors que chauffeur de bus, ça c’est une place sûre ! Sécurité de l’emploi, promotion assurée et, avec les années, des responsabilités : chef de ligne, responsable des horaires, chef de dépôt … Chef de dépôt : ça c’est la classe, voire partir tous les matins ses hommes avec leur beau bus, comme John Wayne au Poney Express !

Et puis en conduisant, tu fais aussi parfois le guide pour les touristes, c’est valorisant !

Et allez ! Encore planté à Saint Lazare ! Houla ! Mignonne la petite ! Bien roulée ! C’est qu’elles ont plus froid aux yeux maintenant ! Merde ! Elle doit même pas avoir seize ans ! Et ben, ça promet ! Moi, ma fille, elle sortirait dans la rue dans cette tenue, ça jaserait à la maison ! Elle va vers l’arrêt, là, non ? Merde, si elle monte devant, je fais un loto ce soir !

Allez, fermeture des portes … Pourquoi ça bloque ?

(regard dans le rétroviseur intérieur)

Heu … Messieurs-dames à l’arrière, veuillez dégager la porte si vous voulez qu’elle se ferme, merci.

(grondement quasi imperceptible des quelques usagers concernés)

Heu … Messieurs-dames, tant que vous n’aurez pas libéré la porte, nous ne pourrons pas repartir. Je m’en fous, je suis assis et j’ai tout mon temps.

(Finalement, une personne – forcément malheureuse – abdique et descend du marche-pied. Un soupir de soulagement se fait entendre. La porte se referme enfin, l’espoir reprend les usagers …)

Messieurs-dames, je vous remercie pour cet effort salutaire. La RATP vous présente ses plus humbles excuses pour ce léger désagrément et vous remercie pour votre confiance. Des hôtesses vont passer parmi vous pour vous offrir du café et des boisson fraîches, en vous souhaitant à tous une heureuse et agréable journée … (trop bonne celle-là, faut que je la sorte au dépôt !)



Pasquier-Anjou – 8 : 29.



Aparté : la photo en illustration a été honteusement empruntée à une jeune photographe de talent : Sophie LE Hay (sorry ! ! !)



Le siège à l’encan.

Le bus est finalement reparti. Un homme s’étire depuis l’avant du véhicule, gesticulant, semblant interpeller tous les usagers :

- Allez mesdames messieurs, on fait un petit effort ! Il me reste une place « single » ici à l’avant. Inoccupée depuis deux arrêts, vous n’aurez pas le désagrément de vous asseoir sur un siège chauffé par autrui. Le chauffage se trouve de l’autre côté de la rangée, donc pas de risque d’air chaud directement sur les jambes et donc pas de gonflements intempestifs ou de varices à l’horizon ! Le siège lui-même n’a jamais subi les affres de la dégradation, pas un chewing-gum collé … Allez qui commence ?

- Moi ! Je suis déjà fourbue, j’ai un gros sac de commission à aller remplir et ce soir faut encore que je fasse manger mes trois gamins après les avoirs récupérés à l’école !

- Bravo madame ! On place la barre plutôt haut pour ce lot !

- Attendez, moi je suis enceinte ! J’en suis à mon sixième mois et là, j’ai du mal à respirer !

- Moi aussi je suis enceinte et j’accouche dans quatre semaines !

- Oui mais moi, j’ai déjà fait une grossesse extra-utérine, j’ai dû avorter et mon gynéco m’a dit que ça ne se présentait pas sous les meilleurs auspices !

- Allez madame,un effort qu’avez-vous à répondre ? Une autre enchère peut-être mesdames messieurs ?

- Moi …

- Oui monsieur allez-y on vous écoute ? Carte vermeil ? Un triple pontage ?

- Non monsieur, je suis ancien combattant, décoré de la résistance, et je tenais à dire que je n’avais aucunement la volonté de prendre cette place et que je mets un point d’honneur à la céder à une femme !

- Merci, monsieur …

- Et alors, j’ai été déporté, moi ! Et ce n’est pas pour autant que je fais le joli cœur !

- Mesdames, messieurs, on s’égare … Il faudrait songer à attribuer cette place avant le terminus tout de même !

- Attendez ! J’ai eu la polio moi et la position debout m’est très difficile à cause de ma jambe droite !

- Une surenchère ! Bravo madame, bel effort !

- Et moi ! J’ai 55 ans, j’ai perdu mon emploi, mon mari m’a abandonné avec les enfants et je suis sous anti-dépresseurs ! Faut que je m’assoie ou je défaille !

- Allons, allons madame, un peu de dignité, nous ne sommes pas là pour étaler notre vie privée !

- Allez messieurs dames, on s’active. Qui dit mieux ? L’Algérie ? Une balle dans le bras ?

- Un accident de moto à vingt et un ans ! Rotule gauche arraché, écrasement du pied gauche, je boite depuis ?

- Messieurs, nous en sommes bien loin ! C’est Madame à ma droite qui tient l’enchère avec sa poliomyélite … Alors, j’attends, on se décide ! »

La cohue debout bouillonne. Les participants se scrutent. La place est fortement convoitée.

- Une fois, deux fois, personne ne relève l’enchère ? Je vais attribuer le siège à madame ? Non, Alors trois fois adjugé à madame ! Prenez donc place ! Ah mais je vois une banquette qui se libère ! Mesdames messieurs ! Suivez bien ! Il y aurait-il ici un homme et une femme esseulés qui souhaiteraient lier amitié ?


Le narrateur.

A ce stade du récit, je découvre deux faits :

D’une part, je soliloque beaucoup.
D’autre part, je place arbitrairement l’action de ce récit le matin à l’aller.

Le fait que je ne parle qu’à moi-même est simple. Je m’édifie en silence dans le bus. Je poursuis un exercice matinal commencé chez moi et je n’ai pas la prétention d’en faire profiter les autres. Et surtout, au vu de leurs grises mines à tous, je n’ai pas envie de les perturber et de déclencher chez certains un soupir d’exaspération.

Pourquoi ne pas avoir choisi le trajet retour ? Il est entendu que le prétexte – oui, le prétexte – de ce livre énoncé en introduction est l’apparentement entre le trajet matinal et une espèce d’éclosion de l’individualité du narrateur par confrontation avec ses contemporains, dans le bus.

Ou plutôt, pourquoi ne pas avoir mis en parallèle l’aller et le retour ?

Le bus ne réalise-t-il le même trajet à l’aller comme au retour ?

D’accord, ce ne sont pas les mêmes passagers. Si je prends le bus approximativement à la même heure tous les matins, mon horaire de retour est beaucoup plus fluctuant. D’une part, je ne finis pas de travailler à heures fixes et d’autre part, je sacrifie avec plaisir à l’heure de l’apéritif une fois quitté le bureau.

J’ai une quantité d’événement qui me vient à l’esprit concernant mon trajet aller mais assez peu à propos des trajets retour. Troublant. Est-ce à dire que je dors durant le trajet qui me ramène le soir chez moi, écrasé par l’éreintante journée de travail que je viens de conclure ?

Non. Et je suis catégorique.

Mais le soir, mes camarades d’infortune matinale ne sont pas là. L’esprit n’est pas à l’écoute des autres.

C’est assez perturbant pour qui souhaite intéresser les lecteurs sur un voyage initiatique à bord d’un transport en commun. Pas moyen de s’esclaffer : « C’est beau un bus la nuit ! » … D’autant plus que ce bus traverse Paris, les grands boulevards, les Champs Elysées. Il suffirait pour moi de situer l’action aux Fêtes de fin d’année et je vous ferais un festival de chatoiements et de lumières en tout genre ! Oui, mais le propos n’est pas de rédiger un guide touristique. Sinon la présentation serait tout autre : un arrêt par chapitre, définition et histoire du lieu, balade sommaire dans les rues adjacentes, principaux monuments, hôtels et bons restaurants …

Tenez, regardez :

Je commence avec ma vision des transports en commun. Je vous explique en guise d’introduction que le bus personnifie le chausse-pied de mon individualité. Vous me voyez sortir de chez moi, prendre le bus et vous narrez les petites péripéties hautes en couleur qui égayent le chemin en direction de mon lieu de travail. Cette narration en crescendo pourrait parfaitement être contre balancée par une narration decrescendo dépeignant mon retour à la case départ. Et entre les deux, le nœud de l’intrigue : ma journée de travail.

J’y ajouterais les facéties plus ou moins imaginaires des autres collaborateurs, de mon employeur, ainsi qu’une sublime césure pittoresque sur la cantine. Je m’en donnerais à cœur joie pour vous amuser avec la nourriture. Et puis, forcément, suivraient la somnolence consécutive à la digestion, les rendez-vous clients, les déplacements, le traitement circonstancié d’un dossier, les affres du salarié en pleine réflexion, les pauses à la machines à café, l’extinction de l’ordinateur, l’enfilage du manteau, la salutation des collègues à la cantonade, l’ascenseur et le pas rapide en direction de l’arrêt du bus …

Une belle autofiction, quoi ! Avec un maximum d’introspection à la limite de l’indécence. Il en est hors de question pour la simple raison que j’exècre ce style littéraire.

Je demande au bus de faire une pause. Merci.

Je conçois que le genre de l’autofiction peut donner lieu à de remarquables ouvrages. Certaines biographies romancées – pour définir cette catégorie littéraire – peuvent s’enorgueillir de styles véhéments, forts ou d’une maîtrise magistrale de la langue française. D’autres dépeignent à merveille des situations pittoresques, tragiques. Elles transmettent parfaitement aux lecteurs la charge émotionnelle que ressentait l’auteur à l’écriture. Malheureusement, l’actuelle majorité de ces romans ne font qu’étaler à l’envi le misérabilisme intimiste qui inspire leurs auteurs.

Et j’illustre mon propos. Je pourrai écrire cela :

Extrait :

« Décidemment, les capsules « Expresso » ont un arôme bien plus affirmé que les « Caffé forte » ! Je gagnerai tout de même à remplacer, avantageusement, les moitiés de sucre par de l’aspartame. On a beau avoir une activité sédentaire, ce n’est pas une raison pour négliger sa condition physique et son hygiène alimentaire.

Le rendez-vous avec Lambert se profile à l’horizon. Ai-je pensé à réserver la salle de réunion ? Le dossier Lambert … Que dire sinon rien ? Rachat du principal concurrent. Secteur de la fabrication de vérins hydrauliques pour engins de manutention. Franchement on ne pouvait pas rêver plus sexy. J’étais censé lui préparer le plan de financement de l’acquisition. Merde ! Il vient avec son banquier ! Enfin, banquier c’est un bien grand mot. Caissier serait plus approprié pour ce lourdaud de bouseux qui confond actif et passif. Penser à justifier l’opération et la nécessité de son financement avec emprunt par la synergie que dégagera la fusion des deux entités. Répéter plusieurs fois le mot « synergie » et illustrer par « un plus un égal trois », les banquiers aiment toujours. Tiens, je vais glisser deux ou trois autres dossiers client dans le dossier Lambert, ça leur donnera l’impression que j’ai effectivement suer sang et eau à noircir du papier sur leur cas. Ca ne tiendra jamais avec le niveau cumulé de rentabilité des deux sociétés. Quoique sur mon étude prospective, ça passe confortablement, après, je ne suis pas le trésorier du groupe ! Et puis s’il faut renégocier en cours de route l’échelonnement de la dette, ça fera encore des honoraires ! »

Plus fort :

« Je scrute nonchalamment les toits de Paris par la baie vitrée de mon bureau en ce jour un peu gris. Paris est une belle ville. Elle répond parfaitement à mon ambition. Un jour peut-être, devrais-je partir pour Londres ou New York. Mais l’instant est ici, au cœur de Paris. Je suis bien conscient de ne pas être le seul provincial à avoir réussi en venant conquérir la capitale. Et pourtant, je ne peux réprimer un certain contentement devant le parcours accompli.

Tant d’abnégation, de renoncement sans aucune compromission, de don de soi, de ses propres capacités pour me hisser à cette altitude d’où l’on côtoie les puissants. Je pourrai aisément me laisser bercer par cette douce sensation de vertige. Mais il n’en sera rien. Le chemin est encore long et m’appelle constamment. Il ne tient qu’à moi de continuer cette course en solitaire … »

Pire :

« Cette jeune stagiaire est un appel au meurtre. Elle ondule son corps élancé d’un bureau à l’autre. A chaque apparition, les parois vitrés de l’office se transforment en autant d’écrans braqués sur un podium dédié à la beauté de cette ondine défilant. Je sais et je suis le premier à le répéter, il est une règle d’or à ne jamais violer : ne pas avoir d’aventure sur son lieu de travail. Et pourtant comment résister à ces appels maladroits et bon enfant quand son pull en mohair laisse paraître ses deux petits seins blancs. De surcroît, elle offre un atout imparable : c’est une stagiaire, plus prosaïquement, une fois passées les chaleurs de l’été, l’impudente retourne à ses bancs d’école ! Oui mais son diplôme en poche, elle pourrait être embauchée ici.

Mes atermoiements sont sans limites … »


Voyez comme l’ennui s’installe à moindres frais. Et je n’ai fait qu’évoquer le lieu de travail. Sont-ce cela les tourments de l’écrivain ? Faut-il susciter l’intérêt du lecteur ou seulement le divertir ? Et comment divertir sans éveiller l’intérêt ?

Il est aisé de considérer le lecteur comme un voyeur avide, n’est-ce pas ?

Dois-je dés maintenant réfléchir à une version « métro » de ce livre ? L’action peut-elle se situer dans le hall d’embarquement d’un aéroport ? Ou dans une salle des pas perdus ? Aurai-je l’outrecuidance de vendre ce livre à un éditeur comme l’acte de naissance improbable d’une collection entière dédiée aux « voyageurs du quotidien » ? Trouverai-je un jour le courage d’écrire une formidable fiction sur les aventures du co-voiturage en milieu urbain ?

Ou ai-je donc rangé mon édition de « Sur la route » de Kerouac ?


Le trajet matinal est une fin en soi. Le trajet retour n’est qu’un vecteur. Je m’explique. Le matin, prendre pied dans le bus, c’est vivre une aventure. Le soir, le bus n’est plus qu’un intermède mécanisé entre mon bureau et mon domicile. C’est une parenthèse dans l’espace-temps : l’aller est une singularité. Le parallèle serait patent si tant est que je subisse le processus inverse au retour : une forme de déconstruction. Cependant, le processus engendré le matin et finalisé dans le bus ne s’arrête qu’à l’instant où je sombre dans les bras de Morphée.

Et pour tout dire, je m’adonne facilement le soir à un plaisir que je partage avec nombre des usagers du bus : je lis.

Je lis aussi le matin, c’est un fait. Je lis souvent le journal d’ailleurs. Cette lecture informative a de plus l’avantage de faire office de paravent tant pour me protéger des autres que pour me ménager un certain espace vital. Toute personne s’approchant de trop près de mon journal déclenche automatiquement le tressaillement de mes deux mains pour lui faire entendre le froissement du papier et ainsi lui signifier la proximité d’un journal grand ouvert induisant un lecteur derrière. Généralement la prudence circonspecte et légendaire des usagers des transports en commun fait le reste : le quidam en question n’ose bousculer mon journal et perturber ma saine lecture.

Cependant, le matin, que je lise un livre ou un journal, je reste en alerte face aux agissements de mes contemporains. Ma lecture est biaisée voire stoppée par la contemplation des autres usagers qui vont et viennent lors de mon trajet. Ma lecture est somme toute assez factice, pour ne pas dire qu’elle est purement et simplement une façade.

Nonobstant, j’ai constaté que les gens lisaient énormément dans les transports en commun et plus précisément dans le bus. Le livre de poche prend toute sa signification en ce lieu exigu. Il est effectivement plus difficile de transporter un gros volume, sauf, pour les hommes, à posséder un pardessus muni de larges poches intérieures comme les Anglais savent les confectionner.

On retrouvera d’ailleurs, sans étonnement, la même nomenclature de lecteurs dans un bus que dans notre société en général : les femmes sont enclines à étrenner leur collection Arlequin, les jeunes, souvent étudiants, se partagent entre la lecture d’auteurs confidentiels ou du moins d’ouvrages dits de « contre-culture » et l’étude de classiques millésimés, les personnes plus mures se réconfortent avec des auteurs établis et chevronnés.

La France est et reste le pays des liseurs. Notre pays va même jusqu’à affréter des bus transformés en bibliothèque. Voilà bien une preuve de la vigueur de nos mouvements littéraires (1).



(1) Jeu de mot préféré à celui de "transport amoureux" (Cf. arrêt suivant ...)